"Jeu de dames" Mario Bellatin

Publié le par Aurelie

Jeu de dames
Mario Bellatin
Trad. de l'espagnol (Mexique) par Svetlana Doublin
Editions Gallimard, coll."Du monde entier", Paris, 2009



Un riche gynécologue de 50 ans se pose des questions sur la tournure que prend sa vie privée. Parallèlement à une vie de famille rangée, il fréquente de manière récurrente les maisons closes des alentours. Il tente tout d'abord d'expliquer cette addiction de manière scientifique, puis grâce à un récit de souvenirs très sporadique.


    Me voilà lancée dans la lecture des nouveautés adultes du début de cette année 2009. Ca fait du bien de lire un peu autre chose que de la jeunesse. Même si j'ai tapé un peu fort pour mon retour du côté adulte de la Force...
    Ce roman est composé de deux parties. la première est celle où notre gynécologue nous narre quelques souvenirs. Il n'y a pas réellement d'introduction : aucune donnée spatiale, ni temporelle, pas de nom pour le personnage principal, et les souvenirs ne suivent pas de ligne temporelle. Autant dire que le lecteur est averti depuis le début : ce sera à lui de tricoter tout ça avec ses propres aiguilles. Malgré tout, le personnage nous guide : il revient à plusieurs reprises sur des souvenirs majeurs auxquels il ajoute des détails à chaque fois, pour finalement arriver à une version à peu près complète. Il s'agit d'abord de divers épisodes de sa vie sexuelle, de la mort douteuse de son fils, et d'une histoire racontée par un petit garçon qui attendait dans son cabinet pendant que sa mère subissait une intervention. Durant la première partie, le gynéco décrit sa gêne envers cet enfant, et cela taraude le lecteur, car il n'en dit jamais assez...
    La seconde partie comble notre curiosité par le récit intégral de cette histoire. L'enfant place cette histoire (qu'il dit avoir vécue) dans cette ambiance étrange, surréaliste et paradoxale qu'est celle des rêves. Dans un mélange de points de vue et de personnages étranges, de situations irréalistes et d'angoisse primaire, on se sent très vite mal à l'aise. Ce récit semblait être un condensé de l'anxiété décrite précédemment par le gynéco. Je dis bien "semble" car tout est sous-entendu. Pourtant, on retrouve des thèmes et des situations qui se répondent. On revient plus d'une fois sur le thème de la mort ou de la maternité. Le titre du roman rapproche d'ailleurs ces deux thèmes, ainsi que celui de la sexualité - un enfant qui joue aux dames avec sa mère et le gynéco qui joue aux dames d'une autre manière.
    En bref, chaque lecteur interprète comme il le sent. Dans tous les cas, c'est un roman qui est plus inquiétant qu'il ne paraît. Au lieu de s'attarder sur les détails d'une vie sexuelle débridée, on nous piège, on nous perd, on nous laisse dans l'ignorance, avec assez d'éléments pour tirer des conclusions glauques que l'on n'a pas écrit pour nous - ce qui aurait sans doute été plus rassurant. C'est une grande réussite narrative pour l'auteur qui développe un style froid et efficace comme un examen gynécologique.
    Si comme moi, vous avez tendance à complètement vous immerger dans un roman, vous ne tarderez pas à sentir cette gêne dans le ventre et dans la gorge, comme une légère nausée. L'antidote : allongez-vous, respirez par le nez, mangez un carré de chocolat et ditez-vous que ce n'est qu'un livre... particulièrement bien écrit.

L'article de Bibliosurf.

Thèmes : mort / deuil / maternité / angoisse / sexualité

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J'avoue que des centaines de fonctions du corps demeurent un mystère total pour nous. Mais, dans les cas de guérisons miraculeuses, il en va tout autrement. J'appelle ainsi les améliorations qui se produisent lorsque, après des années d'expériences répétées, certains syndromes dévient de leur cours normal. Lorsque l'une de ces situations se présente dans mon exercice, j'ai une réaction que je ne puis décrire avec exactitude. Elle s'apparente à ce que j'éprouve lorsque je rencontre une femme dans la rue, même si la comparaison me semble peu appropriée.
P35-36

On commença à raconter des choses sur la petite fille morte. On assurait que, la nuit, elle apparaissait sur la terrasse. La mère, assurait-on, était devenue complètement folle. On disait qu'elle se plaignait désormais de ne plus avoir personne pour jouer aux dames le soir, passion que personne ne lui avait connue jusqu'alors.
P83

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