[XIXe] "Le Vase Brisé" René-François Sully Prudhomme

Publié le par Aurelie

Le Vase Brisé

Le vase où meurt cette verveineGREUZECRUCHE.JPG
D'un coup d'éventail fut fêlé ;
Le coup dut effleurer à peine.
Aucun bruit ne l'a révélé.

Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D'une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s'est épuisé ;
Personne encore ne s'en doute.
N'y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu'on aime,
Effleurant le coeur le meurtrit ;
Puis le coeur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde.
Il est brisé , n'y touchez pas.



René François Sully Prudhomme, Stances et Poèmes, 1865

Illustration : Jean-Baptiste Greuze, La cruche cassée, 1773, Musée du Louvre

Publié dans Anthologie personnelle

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